L’Europe peut-elle devenir le nouveau berceau de l’intelligence artificielle ?

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L'Europe, futur leader dans l'IA?

Avec l’ambition affichée de faire de l’Union européenne « le continent de l’intelligence artificielle », la Commission européenne a présenté, mardi 9 avril, un vaste plan d’action articulé autour de cinq priorités stratégiques. Une réponse à la domination écrasante des États-Unis et de la Chine dans ce domaine. Derrière les chiffres et les annonces, se dessine une volonté politique de bâtir un écosystème autonome, innovant et éthique. Mais cette course contre la montre suffira-t-elle à rattraper le retard accumulé ?

Une stratégie ambitieuse, entre infrastructures de pointe et souveraineté numérique

C’est dans l’enceinte du Berlaymont, au cœur de Bruxelles, que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a levé le voile sur le « Plan d’action du Continent IA ». Un programme structuré, fondé sur cinq axes : infrastructures de calcul, accès aux données, adoption de l’IA, formation des talents et simplification réglementaire. À première vue, le cap est clair : doter l’Europe des outils nécessaires pour rivaliser avec les géants mondiaux.

Parmi les mesures phares, la création de gigafactories dédiées à l’IA. Ces infrastructures, pensées pour accueillir quelque 100 000 puces spécialisées de dernière génération, devraient permettre le déploiement de modèles fondés sur le deep learning à l’échelle européenne. En comparaison, seuls 13 centres similaires sont actuellement en cours d’installation sur le continent, autour du réseau des supercalculateurs EuroHPC. Vingt millions d’euros, prélevés sur les 200 millions du fonds Invest AI, seront affectés à la construction de cinq d’entre elles.

Autre volet clé : l’accroissement des capacités de stockage et de traitement de données. Le Cloud and AI Development Act prévoit de tripler la puissance des centres de données européens d’ici cinq à sept ans. Une nécessité, selon Roberto Viola, directeur général de la DG Connect : « L’IA ne pourra se développer que si nous maîtrisons les ressources sur lesquelles elle repose. Il s’agit de souveraineté technologique. »

L'Europe, futur leader dans l'IA?

Des données à la formation : bâtir un écosystème européen de l’IA

L’intelligence artificielle repose sur un carburant bien précis : la donnée. Or, l’accès à des ensembles de données de qualité reste aujourd’hui un point de friction majeur. Pour y remédier, la Commission lance un vaste réseau de Data Labschargé de centraliser, structurer et enrichir des volumes massifs de données sectorielles. En parallèle, la future Data Union Strategy visera, dès 2025, à instaurer un marché intérieur de la donnée, fluidifiant les échanges transfrontaliers et encourageant les solutions IA à grande échelle.

Mais disposer d’infrastructures et de données ne suffit pas. Encore faut-il attirer et former les talents. Dans ce domaine aussi, le plan est ambitieux : la création d’une AI Skills Academy, de nouveaux dispositifs de bourses sous l’égide du programme Marie Skłodowska-Curie, et un Talent Pool destiné à faciliter les recrutements et la migration légale de profils spécialisés. L’objectif est double : favoriser le retour des chercheurs européens installés à l’étranger et attirer les meilleurs experts mondiaux.

Le défi est de taille : en 2023, seuls 8 % des étudiants européens en master d’informatique se spécialisaient en IA, contre 22 % aux États-Unis, selon une étude conjointe de l’OCDE et du Joint Research Centre. En d’autres termes, l’Europe ne manque pas de cerveaux, mais elle peine à les canaliser dans les filières stratégiques.

L’adoption industrielle de l’IA reste balbutiante : comment passer à l’échelle ?

Le diagnostic est sans appel : à ce jour, seuls 13,5 % des entreprises européennes ont intégré des outils d’intelligence artificielle dans leurs activités, un chiffre qui reste bien en deçà des niveaux observés en Amérique du Nord ou en Asie. Pour inverser la tendance, la Commission lance la stratégie Apply AI, un dispositif d’incitation ciblée à destination des PME, des collectivités territoriales et des services publics.

« Il faut démocratiser l’IA, en particulier dans les secteurs clés comme la santé, l’énergie ou l’agriculture », martèle Margrethe Vestager, vice-présidente exécutive chargée du numérique. Un projet pilote dans les hôpitaux allemands et néerlandais devrait ainsi permettre de déployer, dès 2026, des outils de diagnostic basés sur l’IA dans les services de radiologie.

Sur le plan juridique, Bruxelles joue la carte de l’accompagnement plutôt que celle de la contrainte. L’AI Act Service Deskaccompagnera les entreprises dans l’interprétation et l’application du futur AI Act, ce règlement phare censé encadrer les usages de l’intelligence artificielle sur le territoire européen, tout en garantissant les droits fondamentaux des citoyens.

La Commission mise également sur un effet d'entraînement entre les pays membres. Les États sont invités à mettre à jour leurs propres feuilles de route nationales sur l’IA afin d’aligner leurs priorités avec celles du plan européen. Une coordination indispensable pour éviter les doublons, les lenteurs administratives ou les trous dans la raquette.

Derrière l’ambition affichée de faire de l’Europe un pôle mondial de l’intelligence artificielle, se dessine un changement de paradigme. Bruxelles entend non seulement combler son retard technologique, mais aussi incarner une troisième voie entre les modèles américain (centré sur les géants privés) et chinois (piloté par l’État). Reste à savoir si les moyens suivront les annonces. Car dans cette course mondiale, la vitesse d’exécution fera toute la différence. Comme le rappelait récemment le chercheur français Cédric Villani : « L’Europe n’a pas perdu la bataille de l’IA, mais elle ne peut plus se permettre de la jouer à moitié. »

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